Catherine BAROIN et Barbara COOPER (eds.), 2018, La honte au Sahel. Pudeur, respect, morale quotidienne. Paris, Sépia, 232 p.

 

 

 

 

 

 

Dans les sociétés occidentales, de nos jours, le sens commun renvoie la honte au sentiment intérieur qu'éprouve l'individu, et la honte apparait comme un domaine relevant de la psychologie et de la psychanalyse, dans le sillage de Sigmund Freud. Les choses sont bien différentes en Afrique. Au Sahel notamment, entre le désert du Sahara et l’Afrique tropicale, la honte est avant tout une affaire sociale. Dans cette bande climatique intermédiaire, où voisinent les éleveurs au nord et les agriculteurs au sud, la crainte de la honte, et les efforts pour ne pas s’y exposer, ou y exposer ses proches, guident les moindres moments de la vie quotidienne. C’est un souci de chaque instant, tant individuel que collectif. La hantise de la honte est telle qu’il vaut mieux « La mort plutôt que la honte », comme le souligne un dicton régional fréquent. Mais qu’est-ce donc que cette « honte », sentiment si redouté qu’on puisse lui préférer la mort ? C’est en même temps une émotion intense, et une réalité sociale complexe que cet ouvrage se propose de décrypter. À cette fin, plusieurs cas précis sont mobilisés pour illustrer le propos : les Sénoufo du Burkina Faso, les Haoussa, les Zarma et les Peuls du Niger, les Toubou du Tchad, les bouffons rituels du Mali.

 

Le Sahel est une bande climatique, mais il ne constitue pas un ensemble social homogène ; les sociétés qui s’y observent sont fort différentes les unes des autres. Certaines sont très hiérarchisées, comme la société maure qui pousse les distinctions sociales à l’extrême, tandis que d’autres frisent l’anarchie comme c’est le cas des Toubou, nomades du Tchad et de l’Est nigérien. Pourtant dans chacune d’entre elles, comme le montre ce recueil d’articles, la honte est un sentiment puissant et redouté. De remarquables convergences s’observent entre elles à cet égard, dans la force des sentiments de honte, la définition des codes moraux qui en découlent, les comportements attendus de chacun. Ne pas les respecter conduit à l’opprobre général, voire au rejet catégorique qui n’aura d’issue que l’exil.

 

Si la honte et son expression sont un phénomène omniprésent au Sahel, induisant des conduites comparables, il est curieux de constater que cette notion s’exprime en termes totalement différents selon les langues locales. Cette remarquable diversité linguistique marque à l’évidence un ancrage très ancien de ces préceptes moraux. Ils sont manifestement antérieurs à la propagation de l’islam, qui a pourtant repris à son compte un bon nombre d’entre eux. Certes, presque toutes les populations du Sahel sont aujourd’hui islamisées, mais cette communauté de religion est, somme toute, relativement récente puisque l’islam ne s’est diffusé au Sahel qu’au XIXe siècle, à la faveur des guerres saintes, pour se consolider ensuite sous la colonisation française.

 

Pour ne pas s’exposer à la honte, il faut respecter le savoir-vivre local, bâti sur un code de convenances rigoureux et subtil qui s’applique à chacun de manière différente selon son âge, son sexe, son statut, et l’entourage dans lequel il se trouve à tout moment. On dit en Afrique « avoir la honte », ce qui signifie qu’on connaît et qu’on respecte les règles en vigueur. « Avoir la honte, c'est savoir se mettre à sa place », et cette attitude relève partout d’un apprentissage qui débute dès l’enfance.

 

Soulignons aussi que la honte, sentiment si fort au Sahel, n’est pas exactement l’inverse de l’honneur. L’honneur et la honte (considérée comme son inverse) ont fait l’objet d’études nombreuses en anthropologie dans les années 1960, pour les sociétés du pourtour méditerranéen. Mais la honte y est conçue comme un déshonneur, lié en bonne part à la conduite sexuelle des femmes. Au Sahel au contraire, l’honneur est la marque d’un statut, celui des nobles anciennement guerriers, tirant fierté de leur bravoure et de leurs longues généalogies, tandis que la honte affecte la société tout entière. Toutefois les classes sociales subalternes, en particulier les esclaves ou anciens esclaves, les forgerons et les griots, sont réputés dénués du sens de la honte et l’on attend d’eux des comportements spécifiques. Mais depuis l’abolition de l’esclavage, les efforts des tributaires et anciens esclaves pour se promouvoir dans l’échelle sociale se traduisent par un souci aigu d’éviter la honte et d’échapper au mépris de leurs anciens maîtres. Acquérir une nombreuse descendance grâce à un mariage légitime est l’une des stratégies mises en œuvre. De leur côté, les nobles témoignent d’une rigueur morale d’autant plus forte qu’elle est devenue pour eux le moyen essentiel de se démarquer des autres, depuis la colonisation, après la perte de leur supériorité statutaire et des avantages socio-économiques considérables dont ils bénéficiaient en tant que propriétaires d’esclaves. Il faut donc prendre en compte la dimension historique, retracée dans cet ouvrage par Barbara Cooper, pour comprendre l’importance démultipliée de la honte dans le Sahel d’aujourd’hui.

 

Les divers cas concrets qui illustrent notre propos, en dépit de leur diversité, présentent une remarquable convergence de situations. Ainsi Fatoumata Ouattara nous livre un témoignage extrêmement vivant des composantes de la honte chez les Sénoufo. La honte, indique-t-elle, intervient dans le domaine de la pudeur corporelle, de la sexualité et de la séduction, mais c’est aussi la marque du respect face à un supérieur hiérarchique : aîné, parent par alliance, chef. La honte dicte aussi la discrétion de la femme enceinte face à sa grossesse, du riche face à ses biens, et impose le faste des dépenses lors de funérailles. De même, Sandra Bornand souligne le danger essentiel de « mort sociale » qui menace les Zarma du Niger qui dévieraient de la norme, elle met l’accent sur la dichotomie profonde qui oppose les esclaves, réputés dénués de honte, aux personnes de statut libre. Chez les Toubou, Catherine Baroin note que la honte est un sentiment si fort qu’elle apparaît comme le « terme moral fondamental » de ces pasteurs saharo-sahéliens du Nord du Tchad. La honte chez ces nomades commande aussi bien le respect qu’une épouse exprime face aux aînés de son mari, marqué par un évitement extrême, que les attitudes réservées des futurs époux lors d’un mariage, les obligations de solidarité quand un parent vous sollicite et les flux de bétail qui s’ensuivent. Dans le domaine de la violence également, la honte joue un rôle crucial en raison du soutien que l’on se doit d’apporter à un parent lors d’un meurtre, d’un vol de bétail ou de l’engagement dans un conflit armé. Jean Boutrais, spécialiste quant à lui du pastoralisme peul, décrypte le malaise et la honte ressentis par ces pasteurs, contraints par la sécheresse d’abandonner leurs chères vaches « rouges » auxquelles s’attache profondément leur identité, au profit d’autres plus résistantes aux nouvelles conditions climatiques. Enfin, l’ouvrage se clôt sur l’analyse du curieux comportement des bouffons rituels du Mali, sous la plume de Laure Carbonnel, jeune chercheuse qui décrit leur flirt permanent avec la notion de honte, à la frontière de ce que les normes permettent ou interdisent.

 

 

La honte au Sahel. Pudeur, respect, morale quotidienne. Catherine BAROIN et Barbara COOPER (eds.), 2018, Paris, Sépia.
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